Ventes d'ebooks : Yataka Tsutano - Kindle 2: Electronic Paper Display

Ventes d’ebooks aux USA : fin ou début ?

« La nouvelle de ma mort était une exagération », écrivait Mark Twain suite à l’annonce précoce de son décès. Dans son cas, au moins, l’erreur des journalistes ne pouvait être attribuée à leur désir secret de voir l’auteur disparaître. Depuis cette célèbre mise au point, la presse n’a pas appris la prudence ; elle persiste au contraire à nous annoncer toutes sortes de morts et d’événements fâcheux, sans se soucier du fait qu’ils ne se réalisent pas.

Ventes d’ebooks : une mort annoncée

Dernière en date, l’annonce répétée de la fin du numérique, en France comme aux États-Unis, commence à prendre des allures d’obsession. Tiens, prenez ce billet de blog du Monde, titré Vous pouvez ranger votre liseuse :

A peine éclos, le marché des liseuses s’effondre. Et il s’effondre plus vite que prévu.

Et de citer des études récentes, montrant qu’il se vend, outre-Atlantique, de moins en moins de liseuses. Le billet date de janvier 2013 ! Pour être honnête, il faut préciser que l’auteur parle des machine plus que des livres, et estime que les tablettes vaincront.

Plus récent et plus pertinent, un article de Télérama, grand organe de la culture officielle :

Aux États-Unis, l’Association of American Publishers (Association des éditeurs américains) a annoncé en septembre que les ventes de livres numériques (e-book) ont chuté de 10,4% durant les cinq premiers mois de 2015. À son lancement, en 2007, les ventes de l’e-book avait explosé, atteignant rapidement plus de 20% du marché global du livre. Mais aujourd’hui, elles stagnent à ce niveau.

Pour l’hebdomadaire français, cela ressemble à une bonne nouvelle.

Autre exemple, un article du Figaro, titré Le livre numérique commence à reculer aux États-Unis :

Le livre physique fait de la résistance. Alors que la montée en puissance du livre numérique semblait inéluctable, de récentes données sur le marché américain, l’un des plus en avance dans le domaine, semblent démontrer du contraire. Sur les cinq premiers mois de 2015, le marché de l’e-book a dégringolé de 10,4 %, selon l’étude de référence de l’Association of American Publishers, avec un chiffre d’affaires de 583 millions de dollars. L’année 2014 affichait déjà une croissance limitée à 3,8 %, à 3,37 milliards de dollars. La part du livre numérique sur l’ensemble du marché reste quant à elle bloquée à 20 %, comme si ce nouveau mode de consommation avait déjà atteint un plafond.

Un rapport mal interprété

Ces deux papiers se fondent sur un rapport de l’Association of American Publishers paru en septembre 2015. Pour ceux qui ne connaissent pas cette sympathique association, voici comment elle se présente sur son site « We are the voice of American publishing, supporting and publicizing its critical role worldwide. » (« Nous sommes la voix de l’édition américaine, nous soutenons et faisons connaître son rôle prépondérant dans le monde entier. ») Autrement dit, elle représente les intérêts des « Big Five » (cinq plus grand groupes d’édition des USA) et de 1200 autres éditeurs. Le rapport en question est le StatShot de septembre, et il semble que les médias étasuniens aient commis à son sujet quelques erreurs de lecture préoccupantes. En France, l’auteur Alan Spade a été parmi les seuls à s’en apercevoir :

Le site Author Earnings vient de publier son rapport de septembre 2015, qui concerne Amazon Etats-Unis. De manière frappante, il apparaît que les 5 plus gros éditeurs américains ont vu leur nombre de ventes passer de 45% des ebooks vendus à 32%, et leurs revenus brut passer de 64% à 50%. Comme le dit l’article du site Author Earnings, la montée en puissance de Kindle Unlimited, auquel ne participent (presque) pas les gros éditeurs, y est pour quelque chose. Autre enseignement, et non des moindres, les maisons d’édition d’Amazon ont presque doublé leurs parts de marché depuis Février 2014, passant de 7% à 13%.

Voici ce que dit exactement le site Author Earning :

AAP Reports Own Shrinking Market Share, Media Mistakes It for Flat US Ebook Market
  • In the 18 months between February 2014 and September 2015, the Association of American Publishers (AAP), whose 1200 members include the “Big Five”: Penguin Random House, HarperCollins, Simon & Schuster, Macmillan, and Hachette — have seen their collective share of the US ebook market collapse:
    • from 45% of all Kindle books sold down to 32%
    • from 64% of Kindle publisher gross $ revenue down to 50%
    • from 48% of all Kindle author net $ earnings down to 32%
  • The AAP releases monthly StatShot reports on the total dollar sales of their 1200 participating publishers, of which the “Big Five” collectively account for roughly 80%.
  • So far in 2015, the AAP’s reports have charted a progressive decline in both ebook sales and overall revenue for the AAP’s member publishers.
  • During that same period in 2015, Amazon’s overall ebook sales have continued to grow in both unit and dollar termsfueled by a strong shift in consumer ebook purchasing behavior away from traditionally-published ebooks and toward indie-published- and Amazon-imprint-published ebooks. 
  • These “non-traditionally-published” books now make up nearly 60% of all Kindle ebooks purchased in the US, and take in 40% of all consumer dollars spent on those ebooks.
  • The AAP is still reporting on May 2015 right now; they haven’t seen the latest 5% drop in their collective market share, measured by Author Earnings in early September 2015 (after Penguin Random House’s return to agency pricing).

Ma traduction :

L’AAP annonce la forte diminution de ses propres parts de marché, et les médias la confondent avec une stagnation du marché étasunien des ebooks
  • Dans les 18 derniers mois, entre février 2014 et spetembre 2015, l’Association of American Publishers (AAP), dont les 1200 membre incluent les « Big Five » : Penguin, Random House, HarperCollins, Simon & Scuster, Macmillan et Hachette – ont vu leur part collective dans le marché des ebooks étasunien s’effondrer (…)
  • L’AAP publie des rapports mensuels StatShot sur les ventes en dollars totales de ses 1200 éditeurs membres, dans lesquellles les « Big Five » comptent pour 80 %.
  • Jusqu’ici, en 2015, les rapports de l’AAP ont montré un déclin progressif à la fois dans les ventes d’ebooks et dans les revenus globaux des éditeurs membres de l’AAP.
    • Pendant la même période en 2015, les ventes d’ebooks d’Amazon ont continué à augmenter à la fois en nombre et en termes financiers, alimentées par un déplacement des comportements d’achat d’ebooks des consommateurs, depuis les ebooks édités par les éditeurs traditionnels vers ceux publiés par des indépendants et par les marques Amazon.
  • Ces livres « publiés de façon non traditionnelle » représentent presque 60 % de tous les ebooks achetés aux USA, et ils représentent 40 % de tout l’argent dépensé en achats d’ebooks.

Autrement dit, les médias français annoncent la fin du livre numérique en se basant sur la mauvaise lecture par la presse outre-Atlantique d’un rapport de l’organe officiel des grands éditeurs étasuniens annonçant la chute des parts de marché des dits éditeurs dans le monde du numérique ! Et ce alors que des articles tels que celui de Author Earnings dénonçaient déjà l’imposture !

Un article de Mathew Ingram dans Fortune, « No, e-book sales are not falling, despite what publishers say » permet de conclure :

Some of the e-book slump amounts to chickens coming home to roost for traditional publishers. They have been fighting to keep e-book prices high — to the point where they engaged in industry-wide collusion with Apple in an attempt to do so — and they eventually managed to convince Amazon to let them set prices. Is it really such a surprise that higher prices lead to people buying fewer e-books?

Ma traduction :

Une part de cette chute des ebooks constitue un juste retour des choses pour les éditeurs traditionnels. Ils se sont battus pour maintenir les prix des ebooks élevés – jusqu’à s’engager dans une collusion de tout le secteur avec Apple dans cet objectif – et ils ont fini par convaincre Amazon de les laisser fixer les prix. Est-ce vraiment une surprise que des prix plus élevés ont conduit les gens à acheter moins d’ebooks ?

Ce qui veut dire que les éditeurs traditionnels ont volontairement torpillé le développement de leurs propres ebooks, et que la chute correspondante ne doit rien au hasard. Cet effondrement annoncé correspond à un essor sans précédent de Kindle et des auteurs indépendants.

Conclusion : méfiez-vous des informations biaisées

En juin 2015, Nate Hoffelder publiait un article titré « Reports of a Shrinking US eBook Market Have Been Greatly Exaggerated (Nielsen Pubtrack) » (« La nouvelle d’un marché US des ebooks en baisse a été grandement exagérée »). Cet article démonte une autre étude, fondée sur des chiffres fantaisiste, réalisée par Nielsen Pubtrack. Nielsen estimait que les ventes d’ebooks avaient baissé de 6 % en 2014. L’article cite les chiffres de l’AAP pour prouver que les statistiques de Nielsen oublient une bonne moitié du marché !

De telles études, qui sont devenues monnaie courante aux USA, alimentent régulièrement la presse, et leurs informations alarmistes passent pour des vérités auprès du grand public. En France, une grande partie du monde intellectuel s’oppose à l’essor du numérique et accueille avec soulagement toute nouvelle d’un effondrement du numérique.

Pendant ce temps, des lecteurs de plus en plus nombreux s’habituent à la lecture sur liseuse ou sur tablette et le numérique s’installe dans le paysage. De même, les auteurs indépendants, profitant de la politique anti numérique des grands groupes éditoriaux, obtiennent un succès croissant. Dites-leur que le numérique est mort, ils vous riront aux nez. Bientôt, peut-être, ils seront rejoints par des auteurs traditionnels lassés de voir leurs revenus diminuer chaque année.

7 avis sur “Ventes d’ebooks aux USA : fin ou début ?

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  2. Stéphane ARNIER

    Comme d’habitude, ce petit côté « highlander » (genre, il ne peut en rester qu’un). Toujours largement minoritaire, l’édition numérique continuera d’évoluer dans les années à venir, et il n’y a aucune raison pour qu’il en aille autrement… sans pour autant que le livre papier ne disparaisse (ça non plus, ce n’est pas demain la veille). Ce n’est pas la peine de s’exciter autant, ce n’est pas « l’un ou l’autre ». Personnellement, ce n’est pas parce que j’adore ma liseuse que je ne lis plus de papier, bien au contraire…

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    1. admin Auteur de l’article

      Il faut éviter le sectarisme. Moi aussi j’aime le papier, mais le numérique peut coexister avec nos bons vieux bouquins. Et pourquoi ne pas considérer le numérique comme un laboratoire de création d’où peuvent émerger de nouveaux talents, sans les contraintes ni les investissements du livre papier ?

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