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Pourquoi tout auteur devrait étudier la technique narrative

Une merveilleuse époque sans pitié

Dans toute l’histoire de l’humanité, notre époque est sans aucun doute la plus riche pour les amateurs d’histoires. Des millions de romans, films, séries, bandes dessinées, pièces de théâtre sont disponibles en permanence, parfois à portée de clic. Tous les grands auteurs du passé ont leur édition intégrale, tous les chefs-d’œuvre du cinéma sont finement restaurés et internet aura bientôt mis en ligne l’intégralité des archives télévisuelles. Chaque année, les nouveautés se comptent par centaines de milliers, dont la plupart sont impitoyablement négligées par un public que cette surabondance a rendu extrêmement exigeant.

Pour les créateurs, par contre, l’époque ressemblerait plutôt à un cauchemar, entre la concurrence sauvage, la manie du gratuit, l’industrialisation de la production et, justement, l’extrême exigence des amateurs d’histoires. Le temps approche où tout écrivaillon sera obligé de payer pour encourager ses contemporains hyperconnectés à jeter un œil distrait à ses balbutiements.

Les infortunes de la création

Au XIXe siècle, il était possible de divertir les lecteurs avec un roman racontant les émois intérieurs d’un jeune aristocrate trop sensible. Jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale, les descriptions pouvaient s’étaler sur plusieurs pages sans gêner personne, et aucun logiciel de correction ne soulignait en rouge toute phrase de plus de dix mots. Aujourd’hui, toute histoire qui échoue à accrocher le lecteur/spectateur/internaute en quelques lignes ou secondes est immédiatement condamnée à l’oubli.

Et si au moins l’exercice de l’imagination demeurait inchangé, s’il était encore possible d’inventer librement des personnages et une intrigue, en recevant de sa muse une belle moisson d’idées originales, le créateur délaissé pourrait se consoler en partageant ses histoires avec un petit auditoire de proches (50 mots).

Hélas, il découvre rapidement que son « imagination » charrie un monceau de clichés, et que sa muse ressemble à la rediffusion de vieux épisodes de Derrick. Tendu entre le désir de plaire au public et son aspiration à inventer du neuf, il finit par échouer à ces deux objectifs.

Comment apprend-on à écrire ?

Si on pose cette question outre-Atlantique, la réponse sera souvent : en suivant un cours de « creative writing » et en participant à des ateliers d’écriture. Au pays du « do it yourself », on répertorie une quantité pharaonique de livres, séminaires et masterclasses promettant au débutant de l’initier aux arcanes de l’écriture littéraire.

En France, la même question suscite généralement un conseil unique : « lisez beaucoup ». Un peu comme s’il suffisait de regarder un grand nombre de tableaux pour devenir peintre. Évidemment, les défenseurs de cette anti-méthode peuvent se prévaloir de nombreux exemples historiques, et du fait que les auteurs français les plus célèbres n’ont jamais bénéficié d’aucun cours ni atelier. À les entendre, le lecteur avide des Rougon-Macquart finirait pas absorber l’esprit du grand écrivain, qui lui inspirerait de nouvelles œuvres, forcément géniales.

Ce que j’appellerais la théorie de l’imprégnation littéraire (les connaisseurs de Zola reconnaîtront l’allusion) revient à dire que la seule façon d’apprendre à écrire consiste à absorber des grands livres jusqu’à comprendre implicitement leur mode de création, sans se livrer à aucune analyse formelle.

Évidemment, cette théorie repose sur quelques faits solides. En lisant beaucoup, vous vous imprégnez des codes littéraires correspondant à un genre, et vous vous constituez un registre de formes et d’idées qui pourra vous servir dans l’écriture de nouveaux ouvrages appartenant au même genre. De même, il semble impossible d’apprendre à écrire dans un style soutenu sans lire un très grand nombre de classiques. Ou, d’ailleurs, d’apprendre à écrire des romans de gare sans lire un très grand nombre de romans de gare.

Par contre, quand il s’agit de mener à bien l’écriture intégrale d’un bouquin de quatre cents pages, complet avec ses personnages, son intrigue originale, ses descriptions, ses retournements, sa progression dramatique, j’affirme que la lecture attentive des mille meilleurs romans du genre concerné ne suffit pas.

Revenons à la peinture. Imaginons un individu qui a appris à peindre en observant les tableaux des autres. Le problème, c’est qu’il ne sait pas dessiner. Il n’a assimilé ni l’anatomie artistique, ni la perspective, ni la composition. Comment en serait-il autrement ? On ne peut déduire aisément la structure osseuse d’un visage en contemplant des portraits ni les lois de la perspective en se perdant dans les arrière-plans des tableaux de la Renaissance.

La technique narrative, c’est l’équivalent de l’anatomie ou de la perspective pour les littérateurs. Plutôt que d’obliger les aspirants écrivains à réinventer l’art romanesque, les livres, cours et ateliers leur enseignent les rudiments du métier : comment écrire une scène qui tient la route, comment caractériser un personnage, comment concevoir un conflit intérieur ou extérieur, etc.

Pas de cuisine sans recettes

J’entends déjà le commentaire : « Moi, Monsieur, je ne veux pas appliquer des recettes. » On prête facilement aux Étasuniens un optimisme naïf qui constitue pour nous un véritable repoussoir. L’image d’un gros Yankee appliquant à la lettre un ouvrage de « self-help » suffit à discréditer toute tentative d’enseigner l’écriture. Remarquons quand même que ces méthodes apparemment simplistes contribuent à faire des USA l’un plus grand exportateur de romans du monde.

Pour ma part, je pousserais l’analogie en déclarant que tout débutant en cuisine serait bien inspiré de suivre à la lettre un livre de recettes, plutôt que de chercher à innover dès ses premières réalisations. Avant de devenir un grand cuisinier et d’inventer ses propres formules, le marmiton devra pendant de longues années obéir servilement aux instructions du chef de cuisine. Et imaginez seulement un gourmet qui refuserait de se servir de recette sous prétexte qu’il a savouré les plats des plus grands restaurants !

L’école de la technique narrative

Loin d’enfermer l’écriture dans un corset de règles artificielles, les méthodes de narration proposent aux débutants un chemin d’initiation qui les libère de l’idéologie de l’inné. Au génie, elles opposent le travail, affirmant que la raison ne s’oppose pas à la créativité. Dans un monde où la réussite littéraire passe souvent pour un mystère irréductible, elles offrent des outils pour comprendre et pour améliorer.

S’il existe bien une vérité au-delà des goûts et des modes, la théorie narrative apporte des critères universels permettant de juger si une histoire est cohérente, intéressante et correctement racontée. On en vient, non seulement à apprécier davantage la maîtrise technique des auteurs à succès, mais à comprendre pourquoi certains romans ne rencontrent pas leur public malgré leurs indéniables qualités.

Et si votre tempérament vous conduit à refuser les contraintes culturelles et le conformisme, ne croyez pas que la technique narrative vous en empêche. Au contraire, la meilleure façon d’enfreindre une règle est encore de la connaître.

Quelques repères

Voici un choix d’ouvrages consacrés à l’art de raconter des histoires.

Deux théoriciens de la dramaturgie

Yves Lavandier : La dramaturgie, Le clown et l’enfant, 1994-2014. Remanié à de nombreuses reprises depuis sa publication en 1994, ce traité magistral, unique en son genre au pays de Molière, a fini par être divisé en trois ouvrages séparés. La dramaturgie demeure l’analyse théorique des mécanismes du récit dramatique, principalement orientée vers le cinéma, le théâtre et la BD, alors que Construire un récit propose une méthode d’élaboration d’une œuvre dramatique et Évaluer un scénario traite de l’évaluation d’histoires déjà écrites.

Robert McKee : Story, Dixit, 2000. Contrairement à Lavandier, isolé dans son propre pays, McKee est considéré outre-Atlantique comme une référence indispensable, un géant qui inspire autant les scénaristes que les dramaturges et les romanciers. Toujours actif, il enseigne les techniques dramaturgiques dans des séminaires très suivis. Cette année, il a publié un ouvrage passionnant sur le dialogue.

Des méthodes d’écriture romanesque écrites par des non-romanciers

Un traité de l’écriture romanesque écrit par un non-romancier, ce serait un peu comme un livre de recettes écrit par un non-cuisinier. L’intérêt principal de ce genre d’ouvrages est d’apporter une vision extérieure, donc distanciée, sur des procédés dont les auteurs n’ont pas forcément pris conscience. Là où le romancier vous explique comme devenir lui-même, en omettant quelques prémisses essentielles, les traités en question n’hésitent pas à mettre en doute la parole des praticiens et de proposer d’autres techniques, parfois étayées par des réussites exemplaires.

Dans The Story Grid, Shawn Coyne développe une méthodologie de conception et d’analyse des romans, qui constitue une vulgarisation et une simplification du travail de McKee. Même si cette méthodologie demeure très insuffisante pour produire une œuvre de qualité, elle semble avoir bénéficié à plusieurs romanciers, puisque Coyne a accompagné la réécriture de dizaines de romans devenus par la suite des best-sellers. Il est notamment l’agent de Steven Pressfield, l’auteur de La légende de Bagger Vance. Ah oui, autant vous le dire tout de suite : le modèle utilisé par Coyne est Le silence des agneaux, de Thomas Harris. Ses conseils sont donc plus utiles aux auteurs de thrillers qu’à ceux qui pataugent dans les marécages du drame psychologique ou naviguent à bord de vaisseaux interstellaires.

John Truby est également un spécialiste du scénario. Son ouvrage The Anatomy of Story: 22 Steps to Becoming a Master Storyteller contient une foule de conseils utiles, qui s’éloignent de la traditionnelle division en trois actes pour défendre une conception plus organique de l’écriture. Par contre, on appréciera moins le ton doctoral, ou les leçons qu’il donne en permanence aux pauvres auteurs ignorants.

Un livre brillant sur les techniques narratives écrit par un romancier

Je termine par l’un de mes ouvrages favoris : Story Trumps Structure: How to Write Unforgettable Fiction by Breaking the Rules, par Steven James. Ce livre réalise le parfait équilibre entre la théorie dramaturgique (James possède une maîtrise en storytelling et enseigne cet art aux débutants), le guide de praticien (les thrillers de James s’accrochent régulièrement aux listes du New York Times) et le manifeste pour une écriture organique sans plan d’intrigue préalable.

10 avis sur “Pourquoi tout auteur devrait étudier la technique narrative

  1. charier

    bonjour, dommage que tu n’aies pas proposé des références en français. parce que je n’y comprends rien à l’anglais, personnellement. pour ma trilogie, j’ai travaillé avec « écriture » de stephen king. d’autres propositions françaises? merci et bonne journée
    elisabeth charier

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    1. admin Auteur de l’article

      Bonjour Élisabeth,
      Hélas, je suis le premier à déplorer qu’il y ait si peu de références en français. Cela dit, nous avons Lavandier et McKee, c’est-à-dire les meilleurs livres de dramaturgie.

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        1. admin Auteur de l’article

          Merci pour le lien. Truby est effectivement un spécialiste du scénario, et j’ignorais que son « 22 Steps » avait été traduit. À vrai dire, je n’apprécie guère son approche, que je trouve trop rigide et un doctorale. Normal, sans doute, pour un script doctor.

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  2. Patrick Ferrer

    Merci pour les conseils de lecture. J’ai acheté « Story trumps structure » car il semble correspondre à mon style d’écriture, sans plan pré-défini. Je recommande également le bouquin de Stephen King sur l’écriture qui est très intéressant.

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    1. admin Auteur de l’article

      Bonjour Patrick.
      Story Trumps Structure est effectivement le livre le plus équilibré sur la question que j’aie jamais lu. Steven James se définit lui-même comme un « pantser », un romancier qui écrit spontanément, sans plan préalable. Mais il maîtrise aussi la technique narrative, qu’il a étudiée et enseignée de longues années. Il loue d’ailleurs le livre de Stephen King, que d’autres théoriciens jugent absurde.

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