Maîtres de leurs ouvrages : les autoéditeurs au XVIIIe siècle

Des auto-éditeurs au XVIIIᵉ siècle

Les arguments en faveur de l’auto-édition proviennent parfois de sources surprenantes. Pour preuve, cet article, paru dans le numéro 49 de la revue Recherches sur Diderot et sur l’Encyclopédie et recensant le livre de Marie-Claire Felton, Maîtres de leurs ouvrages. L’édition à compte d’auteur à Paris au XVIIIe siècle. L’auteure est chercheure postdoctorale Banting à l’Université McGill au Canada.

Que dit cet article capital ? Il évoque l’apparition en France, à la suite d’arrêts royaux de 1777 autorisant les auteurs à vendre directement leurs livres, d’un groupe non négligeable d’auteurs possédant toutes les caractéristiques des auto-édités actuels. Soucieux de conserver la maîtrise de leurs livres (d’où le titre de la monographie de M.-C. Felton), ces auteurs furent amenés à prendre en charge toutes les étapes de leur fabrication et de leur commercialisation. À rebours de la traditionnelle figure de l’auteur désintéressé, ces auto-éditeurs avant la lettre se battaient pour « vivre de leur plume » et certains y parvenaient (l’article cite le cas de de La Beaumelle), et ce malgré les obstacles financiers (l’investissement de départ) et techniques.

Mais le plus étonnant est la banalité de ce mode de publication à la fin du XVIIIᵉ siècle : non seulement les auteurs concernés jouissaient de la même considération que les autres, mais ils recouraient à l’autopublication sans état d’âme, de façon provisoire ou définitive. En d’autres termes, l’édition à compte d’auteur n’était entachée d’aucune réputation funeste, et elle ne valait pas à ceux qui y recouraient une exclusion définitive du monde des lettres.

Je ne résiste pas à citer la conclusion de cet article, rédigé par Emmanuelle Chapron, elle-même chercheure en histoire de l’édition :

« À partir du XIXᵉ siècle, la montée en puissance des éditeurs pèse à son tour sur la figure de l’auteur, en instituant progressivement la médiation éditoriale comme un élément fondamental de la « fabrique d’autorité » et de la reconnaissance littéraire. Assimilée à une édition sans éditeur, l’édition à compte d’auteur est progressivement marginalisée, avant que le développement des plateformes numériques tente de lui conférer une nouvelle visibilité, à défaut encore d’une nouvelle légitimité. »

Cet élément fondamental de « fabrique d’autorité » envisagé, non comme allant de soi, mais comme résultant d’un rapport de force culturel, explique à lui seul la résistance actuelle de la France à l’autoédition. Dans la hiérarchie sociale qui s’est installée à partir du XIXᵉ siècle, l’auteur ne possède qu’une autorité factice conférée par l’éditeur, son supérieur dans la hiérarchie du livre. Cette supériorité prive également l’auteur de toute rémunération décente de son travail. Citant Bernard Lahire, l’article parle du « lien entre autorité intellectuelle et échec économique » qui caractérise la condition d’écrivain.

Tel est donc l’enjeu actuel de l’autoédition, comme si l’histoire se répétait, permettant à nouveau aux auteurs de s’affranchir de la tutelle et de la domination des éditeurs. Quant au scandale suscité par cette pratique nouvelle il ne s’explique que par l’attachement indéfectible du plus grand nombre au système précédent, que le numérique rend désormais obsolète.

9 avis sur “Des auto-éditeurs au XVIIIᵉ siècle

    1. admin Auteur de l’article

      Eh oui, Jean-Philippe, et je suis sûr que les auto-édités du XVIIe siècle auraient été très intéressés par tes astuces marketing !

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      1. Jean-Philippe

        Faire une flash mob en face de la Bastille ? Offrir un exemplaire au roi et aux influents de la cour ? Faire une lecture dans le salon de madame Helvétius ? Je me suis dit, tiens, je vais acheter le livre par curiosité et pour voir comment ils faisaient leur marketing mais bon, le prix m’a refroidi… 😉

        http://www.amazon.fr/dp/0729410811/ (C’est vrai, ce n’est pas non plus un roman populaire…) 😀

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        1. admin Auteur de l’article

          En terme de marketing, je serais plus inspiré par les histoires populaires de temps de Rabelais. Plus truculent. Et aucune obligation d’avoir une bonne orthographe.
          Je ne l’ai pas lu non plus. J’ai honte… Pas trop, en fait 😉

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